La Ronde # mai 2018 : Noel Bernard

cette fois la Ronde tournera sur le mot : Souvenirs

et voici le programme :

un grand merci à Noel Bernard pour son texte et son talent si remarquable dans l’exercice de la contrainte apprivoisée

En effet ce poème en prose est un acrostiche de mots : Chaque vers (prenant ici la dimension d’une strophe entière) commence par l’un des mots du poème de Paul Éluard « Souvenir affectueux »

Trois amis

Il a de nouveau levé ses mains, paumes ouvertes, vers le symbole d’espérance en marmonnant deux phrases sacrées, puis s’est retourné vers la poignée de parents, vers les anciens collègues qui avaient suivi silencieusement le déroulement de cette belle cérémonie.

Y a-t-il, invita l’officiant, parmi ses proches et ses amis une personne qui souhaite évoquer le souvenir d’un moment fort partagé avec Raymond ?

Eut-il le sentiment d’être au fond d’un puits quand l’écho de sa voix rencontra ce vide lourd qui stagnait entre ces cousins et ces voisins, incapables de se rappeler le moindre échange avec  le défunt ?

Un pigeon, traçant inlassablement des diagonales sous la coupole de béton dont la lumière bleutée l’emprisonnait, scrutait à chaque passage l’assistance pétrifiée, s’étonnant de ce silence qui rendait assourdissant le froissement de ses ailes.

Grand coup de tonnerre : s’ouvrent à plein fracas les deux battants du porche, laissant le passage au titubement sonore de quatre pieds de fonte : le banc public du square Paul Éluard s’approcha lentement de la tribune et se tourna vers le cercueil de carton gris.

Rire nerveux, légère agitation des mains, toux furtive : la surprise cédait la place, dans les rangs de l’assistance, à une incompréhension mêlée d’une pointe d’irritation.

Triste, le banc grinça longuement, puis il prit la parole:

La fraîcheur du soir ramenait chaque jour Raymond vers moi, s’aidant de sa canne caoutchoutée, et j’étais heureux de sentir ce poids léger retrouver le confort de ma planche galbée, pour un long moment de rêverie que nous partagions en silence.

Pendule, approche-toi pour rappeler avec moi ces choses simples de tous les jours : un petit homme toujours vêtu d’un gilet de laine bleue contemplait avec moi sans bouger quelque mère poussant avec douceur un landau protégé d’une moustiquaire et tournant vers nous un sourire tranquille, quelque chien boiteux ponctuant d’un faible grelot chaque virage de sa trajectoire aléatoire, quelque désordre de mésanges se disputant les miettes d’une gaufrette, et nous attendions ensemble que tu égrènes tes sept tintements cristallins, signal de la fermeture du square.

S’avançant à son tour l’horloge, qui avait déserté le poteau métallique où les promeneurs avaient coutume de la consulter prés de la fontaine centrale du petit square, rejoignit lentement le banc de bois, abaissa sur le défunt ses deux aiguilles de laiton doré, puis évoqua le jour où l’enfant trébucha sur la racine d’un platane, où Raymond se leva d’un bond, se précipita vers ce petit aux pleurs assourdissants, nettoya la plaie de son joli mouchoir beige, et découvrit au fond de sa poche un bonbon à la violette qui fit cesser les larmes et les cris, et – dit-elle – je vous revois tous les trois, le vieil homme, l’enfant, assis côte à côte, et toi le banc, qui de bonheur paraissais plus droit et plus brillant qu’à l’ordinaire.

Arrêta de battre plusieurs minutes la pendule du square Paul Éluard, que l’émotion fit retarder pour la première fois de son existence .

Une seule occasion – ce fut ce jour-là – reprit le banc public, m’a permis d’entendre la voix de Raymond, une voix douce et qui chantait un peu, une voix qui laissait filtrer une émotion vraie, comme amoureuse… et depuis j’ai tant de fois espéré l’entendre à nouveau, mais non, mon ami se contentait de s’arrêter devant moi, et de me caresser un instant d’un geste un peu gauche avant de s’asseoir.

Bête que je suis, bien sûr que ce n’était pas une caresse : il essuyait simplement sa place pour casser quelques graines tombées des arbres !

Fauve à l’origine, par la fantaisie d’un employé de mairie las de l’éternel vert sapin des bancs de la commune, le vieux siège mois après mois avait pris une teinte indéfinissable, un brun vaguement rosé, où tranchait une zone totalement dépeinte, à l’endroit que Raymond choisissait toujours pour s’installer.

Sauvait sa peau qui pouvait, dans les temps anciens, poursuivit cet humble mobilier urbain, les corps étaient maigres, les dos cassés et les mains calleuses, mais on ne laissait pas un vieillard seul dans son coin, comme Raymond qui pendant de longues années n’avait plus rencontré quelqu’un pour parler, sauf cet enfant… et sauf moi bien entendu, avec qui ces quelques heures quotidiennes étaient devenues une conversation silencieuse qui nous faisait du bien à tous deux.

Ses moindres tics, ses manies, nous les savions par cœur.

Petits plissements du nez quand le soleil sortait soudain d’un nuage, sifflotement sur deux tons lorsqu’un moineau s’approchait des miettes qu’il avait éparpillées, tâtonnement de la main pour vérifier cent fois que sa canne était toujours posée à côté de lui,autant d’occasions pour échanger, la pendule et moi, des clins d’œil joyeux.

Rires d’un groupe d’enfants, se souvient l’horloge, aboiement du chien de la joggeuse de seize heures trente, pétarade de la tondeuse, au moindre bruit nous le voyions tressaillir, frissonner, puis il suivait d’un regard plein de passion l’évolution du phénomène.

Opaques soirs d’automne où l’ombre tombait vite et le jardin restait désert, saturé d’une brume qui nous emplissait tous trois d’une humeur grise, où les oiseaux transis cessaient de chanter, et nous restions comme trois pierres rejetées par un fleuve, écoutant le raclement sur le sol des feuilles tournoyantes.

Dans ces moments-là nous avons parfois vu Raymond partir d’un rire tonitruant, un rire fou, le rire de celui dont un souvenir atroce remontant à la surface vient soudain raviver une plaie ancienne.

Des rangs de l’assemblée, pas un souffle ne troublait le silence médusé d’hommes à qui même le visage de Raymond ne rappelait plus rien.

Cadres supérieurs, employées de bureau, manutentionnaires, cuisiniers, ils avaient suivi chacun leur chemin sur une terre qui colle aux semelles et qui engloutit ceux qui ne courent pas assez vite.

D’un coin reculé du petit édifice un soupir imperceptible échappa des lèvres d’une vieille femme au visage envahi de rides, qui avait jugé convenable de venir se recueillir sur cet homme chez qui, s’apercevant que sa porte d’entrée ne fermait pas, elle avait voulu porter une lettre restée bien longtemps sur la fente de sa boîte obstruée par les prospectus, et l’avait découvert étendu sur le sol depuis plusieurs mois.

Agonie sans tapage du vieillard qui tombe un jour, abandonné par ses forces, sur un carrelage dont le damier beige et jaune un peu sale, un peu usé, s’imprime dans ses yeux qui savent ne plus devoir rien regarder d’autre jusqu’au bout de l’attente.

Autant, pensa l’officiant lorsqu’il vit les deux amis descendre les trois marches et, après un instant de recueillement devant la pauvre boîte que nul n’avait songé à fleurir, regagner le portail dont les vantaux se refermèrent en grinçant, autant clore ici le rituel, libérer tous ces pauvres gens, et laisser longuement sonner l’enregistrement de cloches en stéréo.

De quelques versets traditionnels fut conclue la cérémonie et les lumières se rallumèrent tandis que le cercueil sortait de la pièce sur quatre roulements à billes.

Nudités dernières, instants où l’on ne peut tricher, regards sans appel que dardent à travers la paroi les cadavres défilant entre deux rangs de visages qui ne peuvent faire autrement que d’être là.

Tournant les talons dès l’ouverture de la porte, chacun s’éclipsa très vite et le soleil de la rue vint laver cette grisaille gluante qui s’était collée sur les visages et sur les épaules.

En débouchant sur le trottoir où régnait à nouveau la vie hâtive et klaxonnante, les cousins du défunt aperçurent la pendule et le vieux banc retirés à l’écart dans l’ombre d’un mur aveugle sur lequel tout collage d’affiche était défendu sous peine de poursuite.

Dérision salutaire après cet épisode où mille invisibles nœuds avaient comprimé leur poitrine jusqu’à l’asphyxie, trois cousins de Raymond firent mouvement vers le couple insolite, déréglèrent les aiguilles, puis s’asseyant lourdement sur le banc s’essayèrent à des poses lascives.

Leur élan parut se briser : leurs gestes devenaient moins vifs, leurs sourires s’effaçaient petit à petit, l’un après l’autre ils s’immobilisèrent et leurs figures rendues cireuses devinrent le visage de la tristesse même.

Pâleur du soleil de novembre dont le nimbe ôte à la ville son relief, dissout les couleurs de son acide transparence et retire toute consistance à ce groupe d’hommes accablés sur les joues grises desquels seule scintille une furtive larme.

                       

Tournant le coin d’une allée reculée, cimetière Saint Roch, j’ai découvert sous l’ombre fraîche d’un catalpa la tombe de Raymond, un homme que je n’ai pas connu.

En face de la plaque déjà presque effacée se tenait un banc public bizarrement peint de la couleur des feuilles mortes ; sur le côté, au sommet d’un poteau métallique, était perchée une pendule dont les aiguilles ne tournaient plus ; et tout cet ensemble, qu’à l’évidence personne ne venait jamais entretenir, était recouvert d’une poussière donnant l’impression d’un éternel crépuscule.

Dérision posthume réservée par une famille facétieuse à quelque disparu par trop original ? respect d’une dernière volonté découverte avec stupeur à l’ouverture d’un testament ? dispositif imaginé par une veuve impotente qui pouvait ainsi venir s’asseoir pour se recueillir sur la tombe du compagnon de toute une vie ?

Les recherches m’ont permis de remonter jusqu’au registre dans lequel l’officiant a rapporté la cérémonie qui l’avait déterminé à ne pas séparer trois amis que la vie avait si étroitement unis.

Yeux tout embués, indifférent à l’heure tardive, après avoir refermé le cahier dont l’encre dansait encore devant moi, j’ai marché jusqu’au cimetière dont la grille fermée m’interdisait de revoir cette scène qui occupait toute ma pensée.

Vertueux clerc, capable à ce point d’émotion, quelles démarches te furent-elles nécessaires, quel sacrifice sur ton petit salaire, quelle ténacité pour faire bâtir cette absurde tombe pour un vieillard oublié de tous ?

Du petit square ainsi reconstitué, les oiseaux du quartier on fait leur royaume, mésange, moineau, pic épeiche, hoche-queue, et de leur manège désordonné le vieux banc, l’horloge arrêtée, le vieil homme endormi ne perdent pas une miette.

Phare sans lumière, au milieu du ressac des saisons, l’immobile trio ne cesse de scruter la dérive des vies échouées.

Des personnes qui assistèrent aux obsèques, mes recherches n’ont pu retrouver la moindre trace : toutes sauf Raymond, le banc, la pendule, ont sombré dans les ombres molles de l’oubli.

Naufrages.

autrefois

autrefois
dame de coeur
sept de trèfle
et les rues de la ville

autrefois
l’herbe aux pieds
ce parfum de terre
l’éclat des couleurs

autrefois
la sueur des courses
un si grand ciel
et toujours les arbres

autrefois
ton sourire
la route infinie
rien de grave

Bio

Naissance de Frisch le 10 juin 1910 à Turin; son père, Robert est d’origine hongroise et juive sa mère (Albina) italienne et catholique; Joseph sera enfant unique

En 1913 la famille émigre en Suisse à Steinbruch dans le voisinage du lac de Faucigny, une région rurale sur la frontière linguistique entre allemand et français. Le père est horloger, travaille dans un atelier de mécanique de précision, découverte dans la petite enfance du défaut de vision de Joseph (amblyopie) qui déterminera beaucoup de ses choix ultérieurs.

En 1913, 1915, 1917, Robert voyage à Paris il fait en France une première demande de naturalisation qui est refusée, il rencontre à cette occasion Guillaume Apollinaire qui lui fait cadeau d’une aquarelle.

En 1917 Albina Frisch meurt de tuberculose à Paris à 27 ans, elle est enterrée au Cimetière Montmartre. Robert Frisch ne se remariera pas c’est cette année que Joseph vient pour la première fois à Paris, il en garde quelques souvenirs, mêlant admiration pour l’architecture de la ville et un mélange de tristesse et d’ inquiétude

En 1925 JF séjourne au sanatorium pendant environ six mois, dans l’établissement des « Petits Mentaux » au-dessus de Faucigny. Il tient des carnets, puis commence ses études d’abord dans un collège de Lausanne puis au lycée à Genève il envisage d’y étudier la médecine, puis dans un second temps pense à un travail littéraire, et après des hésitations entre 1932 et 1938, il entre finalement dans l’horlogerie chez Wassling & Turpino  en tant que représentant en accessoires d’horlogerie et bracelets. Le père et le fils voyagent à nouveau à Paris en 1935 et les années suivantes

En 1936 il rencontre Raja (Raya) Béhar avec qui il aura une liaison intermittente de 12 années

En 1930, le jour de son anniversaire Joseph est naturalisé citoyen suisse après les démarches de son père

Vers 1936  ses ennuis de vue s’accentuent,plusieurs accès de dépression

1939 derniers voyages d’avant-guerre en France, voyage en Allemagne, en Suisse et Italie

1941 Joseph désire s’engager dans la résistance française mais il hésite, sa santé est fragile. Tout le reste de sa vie il le regrettera, considérant que c’était là l’occasion de « vivre enfin, roulé au milieu du monde »

1942-44 son père Robert part en Angleterre puis revient, participe à la libération de la France le père meurt en héros durant la libération du village de Fousselles. Période de dépression de plusieurs années ensuite pour Joseph, marquée par une culpabilité; rencontre d’Emma Zeller, psychanalyste d’origine alsacienne à qui le liera plus tard une longue amitié. A Noel 1945 il rencontre des camarades de combat de son père Robert.

À partir de 1946 Joseph écrit  beaucoup, il travaille à mi-temps à Steinbruch, le reste du temps continue ses voyages pour la compagnie horlogère, en particulier vers Paris (1946, puis 1949, 1950 et 51, le 1954, 1957),  Londres (1948, 1951) Italie du Nord (1951, 52, 53) enfin Grèce (1956.

En 1948 départ et installation de Raya Béhar pour Israël

En 1950 Joseph Frisch obtient la nationalité française en raison du passé militaire de Robert son père, il réside une période de l’année à Marseille (où il reviendra en 1953) et c’est une première série de gravures, mais aussi d’un nombre important de poèmes en cent mots (les « hectandrins« )

A partir de 1954 les voyages sont moins fréquents, sa santé se détériore (en 1955 il est empêché d’écrire par une fracture du poignet, pendant près de six mois il parvient simplement à taper de la main gauche sur une machine à écrire, ou à dicter, il habite alors 8 rue Perronet chez un ami suisse Antoine Clemper. C’est une bonne période de son existence, il encontre à cette époque plusieurs fois Boris Vian alors directeur artistique pour la maison de disques Phillips), sa vue baisse encore. Il arrête son métier de représentant, travaille toujours à mi-temps à la bibliothèque de S. Nouvelle période de gravures.

En 1955 voyages à Londres et Berlin, nouveau voyage en Italie (Venise)

En 1957 voyages dans le sud de la France et Bordeaux, amélioration de sa santé, la vision semble stabilisée après une opération de la cataracte.

19 juillet 1958 disparition inexpliquée de Joseph Frisch, l’enquête durera plusieurs années sans pouvoir conclure sur les circonstances de cet événement. Rumeur de lien avec les services secrets français, puis d’assassinat, de suicide, etc..

En décembre 1960 inventaire des textes (poèmes, nouvelles, ébauches de romans) écrits par Joseph Frisch, le clôture du dossier dit « de manquement » (= disparition). L’ensemble des documents, des objets ayant appartenu à Joseph sont en dépôt à la bibliothèque de S., est également à Genève chez l’éditeur Etterling (autrefois « Les Rivages »).

Et voici tout ce qui reste d’une vie d’homme, rien; l’effort, l’air brassé, quelques paroles, puis de nouveau silence et le bruissement indifférent du vent dans les rideaux d’arbres (JS).

Les archives sont redécouvertes par Spalding en 1980, qui, intrigué par les circonstances mystérieuses et romanesques de la disparition de JF, peut être aussi par des traits communs de personnalité  entreprend de réunir les poèmes, lettres et textes courts. John Spalding est employé comptable chez Denoël. Il tient durant toute cette période un journal de biographie.