promenades (vue de la Ville)

voici comment écrire pensait-il pensait Frisch non pas des livres mais un seul livre un seul brouillon vivant sans coutures en petites tranches fines en lamelles de mots petite chose secouée de rythme comme des battements de cœur c’est bien là ce qu’il faut comme une trace bave mucus vie donc il dit que l’écriture peut-être comme la ville immense et vivante complexe multiples logettes avec ces fenêtres qui seraient les

adjectifs et ses gonds de la phrase des verbes pour se déplacer dans le langage comme on peut comme on arrive autant que possible comme si parlécrire était de première importance puis brume sur la ville de nuit les reflets mobiles sur les vitres certaines sont ouvertes formes verticales tickets de métro de voyage façades des immeubles et les rues comme des voies de circulation sanguine & de parole le cœur de la ville les automobiles

artères veines nocturnes et le sang bleu de la ville les voies rapides et palpitantes comme les feuilles d’arbres et il me revenait alors chaque soir ce rêve merveilleux il s’agissait de faire chaque année le portrait au dessin de chaque arbre du monde pour obtenir une connaissance parfaite et totale une intimité avec naturellement aussi le passage des saisons naissance et mort des branches développement des racines orientation des

feuilles donc une certaine prédilection pour les feuilles et une tendresse particulière pour les hêtres leurs cuisses leurs avant-bras leurs racines et aussi les hévéas aux branches retombantes offertes multipliées à l’infini mais tout est dans tout me disait-elle Julia comme elle avait raison et alors à la fin du rêve c’était comme si le point de vue se focalisait se rassemblait et que le regard se concentrait sur une branche discrètement

puis comme si les doigts prenaient la place des branches et le regard alors de nouveau vers le fleuve marbré des sillages de remorqueurs péniches barges vide où circulent pleines de granulats de minerai de sable ou de bois dix mille tonneaux moteur avec ce bruit étonnant ces ronronnements comme le bouillonnement du sang à l’intérieur chose très tendre William Van Alen et sinon des fleuves des motifs impression plutôt dans le

style graphique noir et blanc zébrures taches après la nuit tombante et la journée était passée comme un soupir un souffle et je n’avais pas avancé mon travail mon œuvre création le prochain motif du tissus qui était fondé sur l’image de tulipes panachées de rose et de blanc de grandes fleurs timides prêtes à se rendre à pencher s’ouvrir s’offrir au bout de leur tige courbée d’un vert à l’image que tu avais trouvée dans un livre du

quinzième siècle dans le silence d’une exposition tout au fond d’un musée avec une moquette épaisse comme un secret de famille et tu avais passé des heures là avant de sortir du musée bibliothèque dans une brume effrayante telle que le paysage entier de la ville en avait changé tu ne reconnaissais plus rien la chaussée brillait lentement des lumières s’allumaient une à une dans les immeubles d’en face et tu te souviens que la

voisine possédait alors une reproduction au mur de sa cuisine que tu pouvais voir quand s’allumaient les néons chez elle un autoportrait de 1906 de Picasso un petit format le peintre qui n’a pas vingt-cinq ans regarde vers la gauche c’est un visage pris de trois-quarts un des yeux est assombri noir disparu un des yeux donc mais celui qui reste perçant comme dix l’oeil droit ouvert dans ce profil ou saille le globe oculaire dans ce

petit coquillage de chair de l’orbite ce petit sexe du visage et plus précieuse que tout la pupille cependant tu reviens du marché toutes chargée de cette image d’un bouquet de tulipes qui te poursuivait te parasite dans cette résidence en fait une banlieue dortoir où les gens allument à leur retour du travail quand on quitte les bureaux quand qu’on n’y a éteint la lumière du moins c’est un peu ce que raconte Joseph qui s’asseyait sur les quais et

regarde à la Croix-Rousse s’allumer la lumière naître toutes les lumières une à une dans les maisons pendant que la nuit d’hiver prenait le dessus et enterre la ville pour une quinzaine d’heures et qu’on avait que le choix alors qu’entre lire ou boire la seconde possibilité était plus vraisemblable cependant des tableaux prodigieux circulent dans le monde allant de l’Europe aux USA avec parfois détour en Australie et peut-être Japon et les

foules identiques ici et là venant revenant certains tableaux ne revenant jamais chez leur propriétaire Peter W Moritz avec qui j’avais passé la soirée de mardi 10 mars parce que Daniel voulait absolument l’inviter et lui montrer Paris les expositions et jamais pu puis notre discussion avait dérapé sur les limites de l’écriture c’est-à-dire et ensuite en ville des avions sur les avenues et des gémissements de sirène alors c’est un autre soir nous

venons de dîner Daniel et moi un autre soir de silence et nous avons pris chacun un livre silencieusement dans le grattement fin du papier ou des pages tournées où on sent ce flux de mots qui se décollent du livre ils vont former alimenter une alchimie si bien que je ne sais bientôt plus ce qui m’appartient et ce qui est extérieur disons que pendant qu’il me pénètre le livre ne transforme que je lui laisse la porte ouverte une impression de

liberté vient de cette manière qu’il a d’entrer en moi eau de pluie qui s’installe et m’ensorcelle ailleurs aller et retour de la pensée entre un endroit d’enfance un geste de ma mère autrefois le bruit qui émane d’un appartement ou d’une façade sur la rue le passage du vent dans un paysage de la ville quelque part sur les pavés l’écho d’un portail que l’on pousse et entre chaque page le bruit d’un souffle car Daniel est assis très près et

respire près de moi tout devrait se résumer dans la vie à l’utilisation de ses ressources sensorielles n’est-ce pas là le mieux qu’on puisse faire de sa vie le mieux qu’on puisse demander à l’art la plus grande sensorialité des formes et des couleurs ? puis je posais le livre je reposais mon esprit comme après une indigestion de sensations sur une impression de rose d’une chair de briques impression mosaïque et ouvert le regard vers

le sud pouvant dessiner entièrement les cent quatre-vingts degrés du paysage à gauche le gris bleuté du fleuve et ses écailles de poissons orientées par le vent qui caresse un duvet vivant puis vert d’une presqu’île sillage arabesques des navires courants route effacée comme des fumées onde précédant l’écume ensuite tout se dilue à cause du mouvement contrarié de la marée qui remonte tout donne du fleuve cette impression d’un ballet Stiegliz

ralenti lointain d’un jeu dont il reviendrait au spectateur d’établir la règle c’est ainsi et de l’autre côté du fleuve une blessure d’outre-mer léger et puis doré le toit de la New York Life Building ou celui de la cathédrale Saint Vartan en éventail renversé collerette pâtisserie tache carrée vert-de-gris cuivre oxydé cette impression de profondeur comme si chaque chose profondément enfoncée l’une dans l’autre gigogne

dépendante liée en fait une perception une influence et en dessous un drapeau agité par le muscle incessant du vent qui fait rouler et saillir ses plis et je me promène alors dans la ville mais hélas je voyais seulement voitures jaunes petits jouets de collection jaunes de chrome jaunes d’or plus tard une ombre d’un avion passant en biais et toutes les connaissances m’effleurent me frôlent et il m’apparaissait que je possédais surtout le néant

mais cette idée ne me désolait pas le temps viendrait où se fera une synthèse calme dans ces dessins géométriques qu’ils offrent dans leur temps entre l’existence des mots d’encre dans leur fragile architecture il y avait là une rivière de sens bien sûr il y a une grande prétention à écrire disait-elle mais que veux-tu ? cette posture il me semble en bas drapeau rouge une étoile en haut près du mât Chine Populaire et quatre étoiles dessinant une

sorte de demi-cercle et encore plus bas au milieu des automobiles jaunes comme dans des tubes des atomes de vie moléculaires comme l’essence même de la chair en mouvement sans cesse ne pense pas arrête-toi un moment cesse cette agitation inverse le temps annule la connaissance mais cette amie se penchait & comme j’étais inquiète alors de ce qu’un geste – le parapet lui arrive à peine à la hanche – inquiète qu’elle se penchât un instant tombât

ricochât et à la fin plus aucun mouvement de molécules du moins réduction à des atomes de carbone et oxygène hydrogène de l’eau un peu d’eau et de la cendre voici ce que contient l’âme humaine puis la main remontait sur le mur une main légèrement tremblée fatiguée d’une paroi de verre qui était un pays imaginaire et au fond par la fenêtre de l’atelier les arbres agités les frondaisons dessinée sur le bleu scintillant de la sonnerie

vers la 53th rue West et maintenant l’église du bloc d’à côté ses carillons et désormais lire le monde mais au ras de la table rase hein rien d’autre alors de nouveau au travail aquarelle encre stylo crissements sur le papier beige radio en fond sonore un peu de jazz mais léger pour garder toute liberté de penser vagabonder

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2 commentaires sur « promenades (vue de la Ville) »

    1. table rase comme on dirait d’un mouvement de bras qui balaie, de colère sans doute, par une envie de liberté donc qui revient chaque fois qu’on croise les coteries et chapelles, qu’on ouvre les tiroirs poussiéreux du prêt-à-penser. S’encarter ? oui; géographiquement 😉

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