promenade (l’étrangère)

si Spald ne put jamais faire éditer son livre c’est aussi que celui-ci prétendait mêler de façon intuitive épidermique ou presque des éléments biographiques & textes dudit et aussi de ses propres réflexions à lui Spalding simple employé comptable d’une maison d’édition un petit homme dont le rêve sans lendemain qu’il avait poursuivi au fil des années était seulement de terminer un jour un manuscrit puis de le voir imprimer et

cependant il était effrayé et découragé par l’abondance des livres au pilon dans les réserves de l’Editeur de toutes ces tonnes de papier soigneusement encré sorti frais et tentant des presses rotatives et sur les pages desquels jamais au grand jamais ne se poserait un oeil humain et ceci lui semblait impardonnable de la part des éditeurs alors oui il est impensable vraiment qu’ils puissent accepter de nouveaux auteurs tant qu’on n’a

pas tout lu ce qui a donné tellement de mal à s’ écrire donc que … et soudain de nouveau la résonance de la cour la joie aiguë des petits comme des oiseaux comme des merles comme des rouges-gorges pendant la pause de la récréation au-delà de cette passion dévorante insatisfaite pour le livre Spalding envisageait la réalisation d’objets qu’il nommait des dé-livres au premier rang desquels le cube alliant deux par deux visage-

personnages paysages et textes disposés pour chaque paire comme sur les faces opposées d’un dé il pensait l’écrirai ainsi non pas un mais des dé-livres à partir de matériaux divers carton creux cubes de polystyrène expansé cubes en bois blocs cubiques d’aciers spéciaux tout ceci avec des poids variable car ainsi en est-il des livres qui n’ont pas tous la même pesanteur pas tous la même densité ni la même force ainsi des villes et des villages pour

l’architecture humaine émouvante et non désirée voici ce qu’il faut faire et cette idée lui tiendra lieu d’axe de création pendant des années alors le livre sur Joseph Frisch ne sortit jamais sinon ou sinon comme une somme d’in-finis de brouillons bribes de carnet dont il m’arriva un matin d’hériter par accident ce fut une révélation pour moi ainsi que peut-être l’amour ou pour les mystiques l’expérience de Dieu … il y a sur le chemisier

blanc que je portais ce matin une petite tache après la soupe chinoise que Sylvie Fresz et moi avons prise à midi il faudra que je pense à me changer car ce soir concert place offerte par un patient de Daniel Pleyel trompette jeune femme qui joue  & près du Jardin des Plantes je voyais un héron perché le vol lourd élan et lent comme une brasse dans l’air le héron cou rentré impression que de voir ce portrait d’une cigogne par Dürer ce portrait

que j’avais vu dans un musée en Belgique qui était seulement à dessin à la plume d’acier finement hachuré sur un papier vélin constellé de rousseurs … et le livre qu’il avait décidé de créer était pour ainsi dire déjà écrit dans sa tête mais il y a eu des barrages il y a des moments où la parole ne sort pas il y a tout ce qui empêche de parler d’abord parce qu’on lit trop que quand on lit beaucoup on ne peut pas écrire avant d’écrire il faut jeûner de

mots de textes il faut se taire pensait Spalding ce que je pense aussi je crois et pareillement Frisch dans un de ses carnets en effet Joseph dit que les mots qu’on lit qu’on écrit sont un refuge qu’il s’agit bien pour lui d’une fuite de la manifestation concrète d’une défaite face au réel simplement il faut choisir son camp l’écrivain n’est pas du monde mais dans le monde et ensuite je dérivai sur pensées annexes parasites une

passante me croisait son regard trop fixe comme pour éviter de me voir puis je voyais ensuite une cigarette à terre qui fume en laissant un petit fleuve de fumée au ras du sol rouler dans le caniveau et d’un seul coup de vent le mégot décrit un élégant quart de cercle et aussi les persiennes bleues ou verre d’eau d’une maison donnant à une fenêtre l’air d’un chat souriant entre ses moustaches puis une autre dame dans la rue celle-ci

antillaise soixantaine avec cet air de chaisière Jéhovah béguine que lui confèrent des lunettes arrondies à monture trop large dévotion des classes populaires Marie comblée de grâce belle comme un mannequin Marie Miss-France blancbleu avec le voile d’amande la ceinture pervenche et dans les cheveux diadèmes roses Marie figée les mains jointes les plis beiges de sa longue robe gandoura verticaux figée immobile comme une image dans la merveilleuse attente

comme au bord d’un quai à jour de grève replis de la mémoire il me semblait devenir comme une souris un peu folle visitant un vaste grenier sous des poutres sous les tuiles dans ce petit recoin triangulaire cercle arrondi de l’exploration Patricia Yasmina Hakima Nourredine Chahmine Marie-Claude Allioucha Fabrice toute l’équipe en face de chez le livreur de pizza c’était rare qu’ils soient tous réunis scooter livreur sens-interdit à toute

vitesse toujours vierge dans l’attente mais de quoi mon Dieu de quoi ? Cette impression de refuge écrit Frisch dont on devine sur les quelques images que je possède de lui une réserve peut-être même une certaine timidité encore faut-il ne pas juger les autres époques avec nos critères de part et d’autre de la rue à cet endroit les façades de meulière qui dans l’aube sortent lentement de l’ombre puis gris serpillière dans le fond de la nuit en

janvier puis lentement autres façades colorées d’un peu de violet rose et même piquetée d’orange puis la lumière dans cette drôle de pierre éponge avec les silex cependant que je bois un petit café cette idée présence-absence de Joseph taille moyenne intelligence moyenne une vie dans une époque intéressante certes mais à la fin il disparaît au bord des quarante-huit ans donc sa naissance en juin mille neuf cent dix à Turin il fait alors entre

quatorze et vingt-cinq°C d’après les relevés météorologiques naissance de Joseph F Torino numéro vingt-sept de la rue Legnano note Spald je me demande bien à quoi rime cette précision maniaque la famille Frisch habitant un petit studio doté d’un balcon un très petit appartement au sol en marbre damier brillant balcon à corbeille très élégant juste au-dessus de l’entrée que la famille soit ici ne change rien d’un autre côté cette précision

des carnets de Spalding les notes prises dans ses carnets quel en est le moteur qu’est-ce qu’une vie au fond qu’est ce qui marque le tournant d’une vie sa trajectoire et les accidents de parcours et je ne saurai jamais bien sûr si on prend par exemple une souris lâchée au milieu d’un labyrinthe cette succession de tentatives d’exploration d’accidents de tours et retours avant de terminer un trajet entre A et B telles est la vie ce

comportement exploratoire fait de nécessité et de caprices voici ce qu’on nomme trajets ou destins est ici le langage tient un rôle central moustache de chat des persiennes bleues leur dos passé au soleil trace sur le sol comme on dit n’est-ce pas un déjeuner de soleil le tapis d’un bleu autrefois tellement prononcé porcelaine de Sèvres non rien de grand ou de glorieux une existence d’homme comme ce passage lumineux d’une fusée dans le ciel je

m’assieds ensuite sur le banc dédicacé de Mlle Ayache au JDP en face de la membrure du Grand Prunus un moment de pure grâce de silence comme un jour de fête  apogée d’une année impression de fraîcheur oiseaux mouettes un refuge une fuite une défaite face au réel et de quel droit ce jugement est d’ailleurs pourquoi juger cependant il y a une ambivalence chez Joseph cette manière d’essayer de combiner Art & Réalité tout en

sachant que c’est peut-être impossible à jamais que la seule manière serait de quitter le navire en pleine mer et d’aller voguer seul avec une volonté intacte et sans cesse renouvelée de survivre de vivre à condition de conscience aiguë à chaque instant chaque sentiment est ardemment vécu ne laissons pas se perdre le plus petit mégot de vie ce que dit parfois Daniel mais la vision qu’ont les toubibs bien différente ô bel amour du monde

bel amour de vivre d’être arpenté en tous sens les contours de sa propre vie sans prétendre partir démissionner et écrit Frisch ce qui m’étonne c’est que ce désir de vivre si constant et à côté conscience de la Mort majuscule et de citer Nevermore : Never mort de Gauguin ou encore cette publicité qu’il avait vue à la fin de la guerre cette poudre protéinée américaine Nutrimore™ destinée au biberon des enfants suisses et un groupe d’amis surréalistes

en avait fait Nutri-mort dans toute la gare de Genève et le lendemain quelques policiers occupés à nettoyer la peinture rouge

 

Publicités