vallée [Annecy 1945]

(…) L’impression d’une vallée : l’observateur est au-dessus, il regarde en enfilade l’accouplement des deux chaînes de montagnes. La lumière vient de la droite; au centre de son champ visuel une blessure d’ombre. Dans la vallée il y a village, un endroit dont personne ne sait très bien par où est passée la route qui y mène. C’est donc un village de montagne au fond d’une vallée d’ombre, le soir tombe tôt et quelques lumières s’allument, du vent souffle (vers huit heures tous les jours il y a une bourrasque de vent). Bizarrement l’épicerie est située à la sortie du village. Si on regarde bien il est vrai qu’on aperçoit maintenant une route qui monte en lacets. Les deux personnages sont assis sur un banc ; sous une lumière du village. Ils lisent. On entend le frottement léger des feuilles de papier, ce frottement légèrement granuleux, ce toucher de peau d’un fruit. La femme semble avoir une quarantaine d’années, l’homme est un peu plus vieux, regard inquiet. À ce moment-là on ne sait pas encore comment il est arrivé dans le village : c’est un étranger c’est-à-dire en fait quelqu’un qui habite de l’autre côté de la montagne ou peut-être plus loin. Pendant le temps de cette courte scène la nuit est complètement tombée;  néanmoins on distingue encore une zone plus sombre, qui monte verticalement en biais, et qui correspond au lit profond de la vallée où résonne un torrent. Sous cette lumière jaune au dessus du banc il faut maintenant détailler étudier chaque trait du visage de la femme. Parce que chaque geste, chaque attitude chaque respiration, et même les ombres qui sont dessinées par la lumière sur sa joue parlent pour elle. Ce qu’elle fut, ce qu’elle a fait, etc. Il me faut croire à cette image, à ce portrait, comme on croit aux diseuses de bonne aventure. Il faut que j’étudie dans ses plus petits détails son visage: vallées, combes, collines, qu’il me soit possible désormais d’emporter cette image, de la rétrécir puis d’un claquement de doigt que je puisse la faire renaître comme le Génie du conte. (…)

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