lettre à René T [Genève 1935] suite

(…) et je reviens aux « publications », eh bien une chose m’a bien peiné, bien cataboulé, c’est de voir l’immense ruine de la parole: à Genève arrêtes toi devant une de ces librairies de second ordre qu’il y a près de l’Univers[sité] et tu verras la tombe-bien-réelle de la poésie: dans un tiroir en bois des livres jaunis et vendus quelques centimes, livres non coupés, avec parfois de belles signatures, mais livres jamais lus, vierges si tu veux mais prostitués, vendus au rabais, rabaissés. Ecrire, se donner tant de peine ne conduit donc finalement qu’à l’oubli et au pilon. Une fois j’ai acheté là chez un Turc un livret de poésie italienne mal traduite, bancale, maladroite, mais peut être sincère et je l’ai envoyé à l’eau du Rhône; je me suis dit que j’offrais ainsi aux mots de manière posthume un petit voyage d’agrément vers le soleil, pour les réconforter. Ce qu’on fait en Inde avec les morts, des cendres jetées vers l’aval. Au fond (des choses ? du fleuve ?) ne subsiste, ne vaut peut être que ce qui se dit entre deux personnes, et tout le reste mérite silence, oubli, secret, ou au moins retenue, etc.

Je crois donc beaucoup au travail que l’on fait, très peu à la séduction de l’encre imprimée et aux « vives félicitations etc. Tout ceci s’agite dans ma tête de manière bien contradictoire, parce que malgré tout, comme je te disais  j’ai bien laissé ma lettre chez l’éditeur – mais à cette heure j’ignore encore sa réponse, et deux mois ont passé … –

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2 commentaires sur « lettre à René T [Genève 1935] suite »

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