langages

… mais aussi sachant que la précision extrême du langage (de la syntaxe, de la description, des nuances, des traits des personnages ou du dessin des ciels, et même des crissements du mâchefer où on marche, etc.) n’est que le masque de l’angoisse de la disparition, alors par une sorte de décision – instinctive, irraisonnée, mue par des ressorts psychologiques assez ordinaires, assez communs – , comme pour préserver le temps, la mémoire, l’inexistence ou la fugacité de nos sentiments face à un total non-sens et créer un petit village rassurant, miniaturisé, vivable dans le général chaos, oui sachant tout celà on peut dire qu’il existe un caractère véritablement poignant dans cette poésie minutieuse, comptable, illusoire et bien entendu condamnée à l’échec – comme celle de Bartlebooth chez Pérec -, et que l’on pourrait résumer dans une phrase relativement floue et passe-partout qui dirait simplement que  « dans ce temps dont parle l’auteur, et alors que quelques géraniums pâles fleurissaient encore sous l’auvent de la véranda dans les premiers jours de l’automne 19**, il se passa certaines choses  » .


 » Ainsi s’organisa concrètement un programme que l’on peut énoncer succinctement ainsi :

Pendant dix ans, de 1925 à 1935, Bartlebooth s’initierait à l’art de l’aquarelle.

Pendant vingt ans, de 1935 à 1955, il parcourrait le monde, peignant, à raison d’une aquarelle tous les quinze jours, cinq cents marines de même format (65 x 50, ou raisin) représentant des ports de mer. Chaque fois qu’une de ces marines serait achevée, elle serait envoyée à un artisan spécialisé (Gaspard Winckler) qui la collerait sur une mince plaque de bois et la découperait en un puzzle de sept cent cinquante pièces.» Pendant vingt ans, de 1955 à 1975, Bartlebooth, revenu en France, reconstituerait, dans l’ordre, les puzzles ainsi préparés, à raison, de nouveau, d’un puzzle tous les quinze jours. A mesure que les puzzles seraient réassemblés, les marines seraient «retexturées » de manière à ce qu’on puisse les décoller de leur support, transportées à l’endroit même où – vingt ans auparavant – elles avaient été peintes, et plongées dans une solution détersive d’où ne ressortirait qu’une feuille de papier Whatman, intacte et vierge.

Aucune trace, ainsi, ne resterait de cette opération qui aurait, pendant cinquante ans, entièrement mobilisé son auteur.  » (…)

(la vie mode d’emploi – G. Pérec)

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s