Enzo [ébauche 1952]

Les jours où il fallait faire les ponctions évacuatrices, où Enzo découpait dans le couvercle des crachoirs de papier ciré gris un petit triangle, afin de soutenir l’aiguille, une verte, d’assez fort calibre (celles pour les intra-musculaires) qu’on reliait d’abord à une tubulure. Repérer le bord supérieur de la côte, là poser l’aiguille en pleine matité, en général en arrière à l’aplomb de la pointe de l’omoplate (ou bien ligne axillaire postérieure), sans chercher à aller trop loin – la plèvre qui crisse, le poumon derrière – arrimer le tout en disposant sur le demi-couvercle deux sparadraps en croix, tout ceci pendant que le le patient est penché en avant, enroulé sur son oreiller. Puis le liquide coulait, goutte à goutte, citrin, plus ou moins limpide, coagulant parfois, recueilli dans un bocal à urines, et il nous arrivait d’en retirer un ou deux litres par ponction, deux-trois fois la semaine. Certains malades étaient devenus des habitués, et nous des experts. On avait ainsi à peu de frais un sentiment d’efficacité médicale et donc de plaisir, de puissance même (qui compensait -un petit peu- les moments de doute, de tragique, les séjours dans la salle d’autopsie – un rez-de-chaussée glacé donnant sur l’eau -, ou bien les matinées passées à ranger et agrafer les examens complémentaires en attendant la « réunion des chirurgiens » comme disait la surveillante, c’est à dire ce que moi naïvement j’appellais le « Chapître du Cancer », nous tous groupés en pelure d’oignons autour du Grand Inquisiteur en costume trois pièces.


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