les oeillets [La Ferté 1946]

Le petit  court à sa chambre sous le toit, sous ce poids de la chaleur précoce, qui en fait grincer les ardoises. Dans l’escalier, écrase au passage quelques mouches et perçoit ce bref crissement sec, cette sensation plutôt tactile sous le pied de ces dépouilles. Il ne sait plus maintenant pourquoi il court ; il a douze ans, un peu de sueur au front sous la naissance des cheveux. Dans la pièce où il arrive s’accumulent dans un tiroir ou dans une boîte en carton doublée de tissu cramoisi donnée par sa mère, de menus objets faits de branchettes, de colle et d’élastiques, que le temps passé à les construire en rêvant à des livres d’aventure, pare de tant de vertus talismaniques. Solitaire, il parle peu, chantonne, et se débrouille bien ainsi avec une apparence de sérieux commode, coincé entre deux générations, mais il écoute des histoires intérieures. Il entend les premiers coups au clocher, juste midi, et déjà si chaud pour une mi-juin cette année là, sous un ciel bleu traversé rapidement de nuages. Il se souvient qu’il a monté la veille dans un verre, une poignée d’œillets blancs au sommet de leur floraison, d’une pureté absolue, avec des toupets blancs de quelques boutons en réserve, il a coupé ou plutôt cassé d’un geste vif leurs tiges noueuses, regardé leur couleur gris-vert et pensé combien cette forme lui rappelle les images des pattes de flamants dans le Larousse. Il a disposé les fleurs splendides dans un verre à dents, si lourd avec cette paroi torsadée , et maintenant il les regarde, il s’en approche, les embrasse, les caresse, puis tout troublé, il respire dans toute la pièce en fermant les yeux leur sucre, leur féminité menaçante, merveilleuse, obsédante, plus envoûtante que cette des iris, ou le parfum des dimanches, et qui sentira tellement, plus tard, la rêverie d’un après-midi d’enfance. Le papier peint des murs reprend en ocre et rose un dessin de toile de Jouy: une jeune fille sur un banc, un enfant sur ses genoux et au second plan une carriole attelée à un âne (à une chèvre ?), derrière les branches d’un frêne sans doute ébauchées comme sur certains lavis du Lorrain (le Louvre un après midi d’été, quelques minutes avant l’orage).

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