Ophélie [1952]

 

deux qui marchent sur le pont, le matin d’hiver vient de se lever : soleil pâle couleur soufrée sur l’arrière de la scène, ombres chinoises avec le dessin de branches qui bougent, on voit qu’il vente

le soldat:  Je l’ai déjà raconté au Commandant: c’est comme je t’ai dit en fin de compte, il y a deux jours j’étais sur la passerelle, dans le froid avec l’aube qui arriverait bientôt. J’attendais. Et puis alors j’ai vu ce corps pâle enroulé dans de longs cheveux, qui tanguait d’une rive à l’autre, lentement comme une qui nagerait, qui fait la planche si tu veux. Exactement comme je te dis !

Major: Nue ?

le soldat: Ben oui nue en fin de compte, complètement nue et seule et terrible, avec juste un chemisier blanc encore attaché au poignet. Comme si elle agitait un drapeau blanc dans le vert, dans l’écume bouillonnante du fleuve pour nous faire signe.

Major:  ah Monsieur rêve: une civile avec un drapeau blanc ! Quand personne n’a tiré le moindre coup de feu des deux côtés de la frontière.

le soldat: Tu penses que je l’ai inventée ? Que je suis allée la chercher peut être ? … elle est venue comme je te dis, s’échouer là tout près du poste et de la pile de pont, alors je suis descendu dare-dare je l’ai gaffée d’un coup, et là j’ai hésité un instant et puis j’ai téléphoné au Commandant pour qu’il vienne voir en fin de compte, et c’est là que les choses ont commencé.

Major:  Avoue que tu aurais gagné à ne rien faire hein ? regarde tous les emmerdements ensuite. Toi, tu penses jamais aux conséquences , le premier résultat c’est qu’ils ont doublé la garde et qu’on est deux maintenant à se les geler sur ce pont, mais ce n’est que le commencement, tu vas voir ce qui sortira de la réunion et qui pourrait être bien plus grave, car depuis que ça s’est passé tout l’Etat-Major est réuni, et crois moi on leur a écourté leur nuit, alors ils vont se venger, décider du grave, du sérieux…..

le soldat: tu n’as pas tort  mais au début hein, on mesure pas, on ne sait pas et puis le règlement dit bien de « rapporter aux supérieurs tout événement inhabituel », et tu le connais ce règlement hein Major ?

Major: inhabituel oui ça l’était , on peut pas dire… Mais moi ton supérieur direct je te dis – et tu n’es pas obligé de le chanter – toi Sandor tu aurais bien pu tourner la tête un instant: qui aurait su ? Qui t’a demandé de rompre le destin; le sien et le notre en même temps. Parce que ce n’est pas ta soeur ni ta cousine qui navigait, hein ? Pour elle y’en a pas de famille. Nada de rien de rien. Hein, puisque personne n’a signalé de disparition tu sais, pas de plainte d’ici à la frontière, ils ont interrogé les responsables de tous les villages.

le soldat: Je sais bien… je sais aussi que depuis des mois chez nous comme chez les autres ils attendent un symbole, une provocation, un événement qui va leur donner le courage de décider

Major: Donc c’est ce que retiendra l’Histoire la nouvelle guerre a commencé avec cette fille de trente ans, blanche comme une chair de radis, qui porte de longs cheveux sombres et qui passe un brevet posthume de natation un jour de dégel, mais hélas le seconde classe Sandor la disqualifie sans raison, et les conséquences sont désastreuses parce que le règlement a été observé à la lettre. Si bien qu’en quelques heures cette noyée, ça devient comme l’ange de la Paix qu’on a précipité à l’eau.

le soldat: franchement Major je te dis à l’époque actuelle où on a l’impression de marcher sur un baril de poudre et comme ça une fin de nuit la fille te débarque entre les bras, toi tu l’aurais pris comment ?

Major: Moi ? (il rit) comme je de dis j’aurais laissé filer, et même je l’aurais aidée d’un bon coup de talons à rejoindre l’embouchure pour se perdre : ciao sirène !

le soldat: (penaud) ben moi non en fin de compte, on m’a demandé d’obéir, pas de réfléchir, alors j’agis, je bouge, je fais ce que je devais et personne peut rien me dire en fin de compte: le règlement

Major: et maintenant grâce à toi le commandement est sur les dents. Ils voient ça comme un signe, un message si tu veux, l’oiseau noir à chair de radis s’est abattu alors ils se sont réunis tous ensemble. Et je peux te dire qu’à l’état-major ils n’arrêtent pas de téléphoner depuis: d’où elle vient personne ne le saura, peut être que c’est une gitane mais ils s’en foutent, et quant à la date de sa mort eh bien je crois que le légiste lui même est incapable de se prononcer, de dire si elle date d’avant les premiers froids en Décembre ou de ce début de dégel. Pourtant ça peut tout changer: avant Décembre c’était un accident, un suicide ou que sais-je,  après c’est une déclaration de guerre. J’ai pourtant vu le visage: de grands sourcils hauts, un nez fin, pas la moindre trace de violence ou peut être une égratignure à l’épaule gauche, trace de pierre ou d’épineux, comme si elle s’était jetée elle même dans le fleuve par tristesse. Ce n’est pas le premier mort de la guerre, et personne ne sait de quel pays elle arrive, mais après elle, tu les verras les morts.

le soldat: De toute façon ils auraient trouvé l’occasion, depuis le temps qu’ils y réfléchissent hein: alors ce prétexte là ou un autre tu sais …. en fin de compte ils se disent avec le dégel et les jours qui rallongent, est ce que ce ne serait pas le moment maintenant ils y réfléchissaient sans nous dire.

Major: donc ils sont au QG bien fatigués, excités, buvant trop de café et après des heures et des heures de réunion, par exemple dans la fin de la nuit prochaine il y a un général qui va se lever et faire ce qu’on attend de lui : réunir les papiers en tremblant un peu, puis tousser pour s’éclaircir la voix et les autres vont le suivre avec les aides de camp et ils vont remettre le képi rouge que personne ne porte plus et ils vont partir en bande vers le bâtiment de la radio

le soldat: arrête Petru ! tu déconnes, tu vas nous porter malchance. Moi j’ai attrapé la fille c’est regrettable, je suis d’accord, mais toi tu es en train de leur souffler des idées aux gars de l’Etat-Major. Moi je pense qu’ils vont réfléchir comme tu dis, mais bien calmement, se dire: bon cette fille en fin de compte c’est juste une gitane qui campait si ça se trouve, alors oui elle est morte et personne sait dire quand, et bien nous on va pas entrer en guerre comme ça, et un messager va aller voir ceux d’en-face et leur demander si par hasard ils n’auraient pas comme ça perdu une princesse ou une gitane un peu givrée les dernières semaines ou années parce que nous on veut bien vous le rendre ce corps vous savez pour la famille, on sait bien ce que c’est un corps, et de toute façon vous perdez rien à la voir et vous faire une idée, en plus la fille est pas mal du tout , voici ce qu’on va leur dire.

Major: Donc les chefs sont enfermés tous ensemble en pompe et en secret et tu penses qu’on va avoir droit à un communiqué du genre « le grand quartier général recommande aux gitanes de ne pas aller laver leurs chemises blanches en plein hiver s’il vous plaît et merci Messieurs-Dames »   non moi je sens le vent de l’Histoire : cette fille c’est la guerre qui arrive au galop. On aura bientôt droit aux musiques graves à la radio et nous les soldats on va recevoir ce message par le ligne secrète « à la suite d’une nouvelle provocation de l’ennemi, le gouvernement de notre pays, etc. « 

le soldat: Ben là tu verras si on peut l’éviter le règlement bonne chance hein ! moi je suis soldat, mais je suis pas prêt à commencer la guerre. Dans le civil je suis aide-comptable, donc un peu scientifique et je te dis : pour la guerre il faut de bonnes raisons, et vraiment je te dis une fille qui dérive sur le Fleuve, c’est pas une bonne raison, pas du tout.

Major: Et moi je suis pas scientifique peut être mais je te dis, là où on en est, en fin de compte on n’y coupera pas du tout à la guerre, foi de Petru. T’aurais quand même mieux fait de la laisser à l’eau, le Destin tu vois Sandor, c’est quand les gens agissent sans réfléchir, qu’ils respectent le règlement.

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