la nuit d’octobre [Marseille, été 1947 ]

        Dans la nuit d’octobre, je connais le chemin; Il faut d’abord monter lentement le boulevard, puis s’éloigner du centre, en traversant,  tout droit le quartier des musiciens. Le quartier des marchands de pianos, de guitares, et surtout de violons avec ces enseignes clignotantes qui font penser à des hanches tropicales, à des jeunes femmes dans des robes scintillantes et trop étroites. Quand je marche dans le soir, devant les devantures allumées c’est déjà la fin de la journée. Il y a encore quelques clients, quelques employés qui rangent et très souvent les rideaux métalliques qu’on baisse, avec un bruit déchirant qui me cause une violente nostalgie. Peut être parce que j’ai toujours aimé la musique.

      Ensuite les magasins s’espacent, il n’y a plus que des immeubles d’habitation vaguement orientaux dont on voit des façades bleutées, ensuite l’avenue qui continue tout droit, maintenant à plat sur le plateau avec les marronniers tous les dix quinze mètres. Le boulevard continue encore peut-être un ou deux kilomètres, et il y a un moment où les arbres disparaissent, où les réverbères sont plus rares, et où de part et d’autre il y a seulement quelques entrepôts, des garages. Ensuite arrivent le bruit et le vent de la mer. À cet endroit on est en surplomb, à une vingtaine de mètres au-dessus de l’océan. La chaussée d’asphalte disparue, le boulevard devient une route pavée, une sorte de voie romaine que longe sur un seul côté un alignement de pins maritimes. J’ai lentement monté le boulevard, je suis resté comme accroché aux lumières des magasins, aux hanches des violons, aux visages maigres des luthiers juifs, ensuite j’ai marché plus rapidement parce que le paysage devient plus inquiétant ; on hâte le pas. Et comme je passe devant les maisons, il y a des odeurs de poisson frit, d’acras, malgré le froid qui ferme les fenêtres et vide les rues. Au pied des ifs des taches d’or, les feuilles mortes venues des autres arbres.

          Au loin, les jours où il fait froid, il arrive qu’on voie les collines, extraordinairement proches dans l’air clair, à cet endroit où les deux fleuves arrivent et se fondent dans l’estuaire de part et d’autre d’une langue de jungle si sombre. Et puis finalement quand j’arrive au bord de la mer le sentiment d’angoisse, de tristesse qui m’a tenu tout le long de cette marche s’efface. Je reste une demi-heure ou plus à écouter simplement les vagues sur la digue en dessous ; j’entends la mer qui se brise, j’entends une langue que je reconnais et la voix des perroquets qui filent dans l’air, parfois il y a une vague qui scintille dans l’ombre.

            Ailleurs dans la ville, je ne connais pas de visage, mais chaque semaine, je revois la même fille de l’école avec qui je parle parfois, je regarde ses jambes dans les bas noirs, la jupe gris foncé qui s’arrête un peu au-dessus du genou, quand nous parlons elle a le buste bien droit, et croise rarement les jambes. Je ne lui ai jamais posé de questions sur l’endroit où elle habitait, je n’ai jamais osé lui demander si elle aimait la musique, ou si elle aussi aimerait jouer d’un instrument. Partout ailleurs dans la ville les autres que je rencontre ont le regard baissé, seuls ceux qui marchent en couple sourient, les autres regardent en face d’eux, neutres et personne ne me voit. Sourire à un étranger je pense que ça ne se fait pas ici. Il va probablement arriver quelque chose dans la Ville, mais je ne sais pas quand, je ne sais pas ce que j’attends ni ce que je dois craindre.

       Sur le boulevard un soir d’octobre je remonte lentement les lumières vers la digue, je vais écouter la mer libre, les villes de ce pays sont faites pour les marcheurs mélancoliques.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s